Tout est possible
Pour satisfaire à la fois les demandes énergétiques et alimentaires, le monde agricole doit innover.
Janvier 2009 | par Le Sillon

L'avenir de l'Homme sur Terre fait l'objet de toutes les spéculations, entre grandes espérances et catastrophes annoncées, entre expansion de la démocratie et dictature écologique, entre essor des multinationales et multiplication des circuits commerciaux courts.
Même si l'agriculture tire bien son épingle du jeu dans tous les scénarios, les exploitants ont un défi de taille à relever : à partir de la seule surface cultivable disponible – la production hors-sol à grande échelle n'est pas (encore) d'actualité – il leur faudra satisfaire à la fois les besoins alimentaires et énergétiques de la planète.
En ce qui concerne les deuxièmes, les agriculteurs se trouvent actuellement dans une situation ambivalente. D'un côté, ces nouveaux débouchés sont responsables de l'augmentation du prix de beaucoup de productions végétales et cela favorise le développement du secteur, selon Thomas Elarn.
De l'autre, toujours selon l'ancien directeur d'Elanco (États-Unis), les allégements fiscaux dont bénéficient les biocarburants incitent à mettre en place des cultures énergétiques en concurrence avec les productions alimentaires et dans des conditions sous-optimales. Cela nuit à l'efficacité de la filière et menacerait même son avenir à moyen terme, d'après l'agro-économiste.
De plus, le développement des usages non alimentaires des produits issus des fermes est déséquilibré, en ce sens qu'il met en péril certaines filières d'élevage et révolutionne des pans entiers de la géographie agricole presque du jour au lendemain.
Ajustements nécessaires
Les tensions suscitées par l'explosion des nouveaux débouchés des productions végétales sont telles qu'elles se propagent à l'ensemble de la société. Heureusement, des remèdes existent.
Le Sunfuel, par exemple, sera fabriqué à partir de paille, de bois et de couverts végétaux – des matières premières issues de surfaces qui ne sont actuellement pas utilisées pour l'alimentation humaine ou animale. Ce biocarburant de seconde génération (BTL, de Biomass To Liquid ) reste cependant encore à améliorer, car son rendement culmine pour le moment à 40 %.
En ce qui concerne les conséquences pour les transformateurs de la flambée des prix agricoles et de leur volatilité, l'Allemagne est une bonne illustration des dangers actuels et des possibles solutions à leur apporter. Dans ce pays, 89 % des centrales de cogénération fonctionnant à l'huile de colza sont actuellement arrêtées faute de pouvoir s'approvisionner en matière première à un coût acceptable.
Face à cela, début avril, 70 professionnels du secteur se sont regroupés et ont fondé la German Bioenergy GmbH. Grâce à cette société, ils espèrent pouvoir se fournir à meilleur marché, par exemple en achetant de l'huile de palme provenant d'Afrique de l'Ouest, trois fois moins chère que l'huile de colza allemande. Ils ont également déjà prévu la mise en place d'une production de jatropha. Au Sahel et sur le sous-continent indien, cet oléagineux subtropical ne concurrence pas les principales plantes utiles et se contente de sols très pauvres ne nécessitant pas de défricher des zones riches en biodiversité.
Une chance à saisir
Pour l'Afrique, les bioénergies sont une opportunité de développement. Elles pourraient apporter un semblant de stabilité à ce continent en difficulté. La production agricole pourrait y être multipliée par quatre sans investissements considérables, sous réserve du respect de quelques conditions : mesures de lutte contre l'avancée du désert, formation des agriculteurs locaux et limitation des importations subventionnées d'Europe et d'Amérique du Nord.
Nazir El-Bassam, du Centre international de recherche sur les énergies renouvelables (Lehrte, Allemagne), explique que lutte contre la faim et développement des débouchés non alimentaires des produits agricoles ne sont pas forcément antagonistes.
Près d'un tiers de l'Humanité n'a accès ni à l'électricité, ni au pétrole, ni au gaz, insiste-t-il. Or, l'énergie permet d'accroître la production de nourriture : elle est indispensable à la mécanisation ainsi qu'au captage, au traitement et à la distribution de l'eau. De plus, elle participe à la création de richesses car elle améliore la mobilité des personnes et leur permet d'être mieux informées et de mieux faire valoir leurs droits. En zone rurale, les bioénergies produites localement peuvent être la clé d'un développement durable.
La première ferme énergétique bulgare est en cours de construction. À Madagascar, de petites unités de production de biogaz permettent de produire de l'électricité.
Certes, ceci ne suffira pas à sortir la planète de l'impasse dans laquelle elle se trouve actuellement, les bioénergies ont été portées au pinacle bien trop vite. Il n'est pas certain non plus que les débouchés non alimentaires des produits agricoles suffisent à motiver de jeunes actifs à devenir agriculteurs.
Bourse
Selon Hermann Lotze-Campen, une troisième révolution industrielle est nécessaire. Cet agro-économiste, de l'Institut de Potsdam pour l'évaluation de l'impact des changements climatiques (Allemagne), considère que l'échange des droits d'émission constitue un outil essentiel pour la restructuration de l'économie et qu'il devrait concerner tous les secteurs, agriculture comprise. Selon lui, il n'en va pas seulement de la réalisation des objectifs climatiques, mais aussi de la préservation des forêts tropicales et de la biodiversité.
Lorsque nous excluons des terres de la production, nous devons dédommager les personnes touchées , précise-t-il. L'introduction de certificats d'émission pour les producteurs et les consommateurs d'énergie, associée à la perspective d'une hausse des cours des actions et des dividendes des entreprises concernées, déclenchera une vague d'investissements. L'énergie solaire est le pétrole de demain , assure Green Chip Stocks, un cabinet américain de services financiers spécialisé dans les énergies renouvelables.
À elle seule, l'industrie photovoltaïque devrait générer cette année un chiffre d'affaires de 25 milliards de dollars dans le monde.
Le butanol aussi a le vent en poupe. Issu de la fermentation de végétaux en ayant recours à une bactérie, il présente de nombreux avantages, au premier rang desquels une valeur énergétique supérieure de 30 % à celle de l'éthanol. De surcroît, il n'exige aucune modification du moteur et peut être transporté au moyen des pipelines actuellement utilisés pour le pétrole.
Innovations
Une autre solution, encore plus prometteuse, réside dans la carbonisation de la biomasse. L'entreprise française Pro-Natura International a développé un procédé de pyrolyse des déchets végétaux (résidus agricoles, plantes sauvages), afin de les transformer en charbon vert.
Ce combustible domestique possède les mêmes performances que le charbon de bois, à moindre coût. Il permet de s'affranchir des contraintes de rareté, d'éloignement, et de coût des matières premières. La machine permettant de le produire est simple à faire fonctionner et marche pratiquement sans apport d'énergie extérieure et sans émission de gaz toxiques. En Afrique, exploitée par six personnes, elle peut produire de 3 à 4 tonnes de charbon vert par jour, soit l'énergie domestique nécessaire à 20 000 personnes , avance la société.
Le projet Shamash, également une innovation française, vise à créer un biocarburant à partir de microalgues. Les rendements à l'hectare sont 30 fois supérieurs à ceux des oléagineux terrestres , souligne Olivier Bernard, chef de projet. Il ajoute que les végétaux aquatiques présentent l'avantage de favoriser le contrôle du recyclage des éléments nutritifs et de n'exiger aucun produit phytosanitaire.
Économies
En attendant que les innovations annoncées ne dispensent tous leurs bienfaits, nous devons nous montrer économes. Par exemple, le semis direct permet de réduire de plus de 50 % le coût des carburants, le procédé Cultan fait chuter de 20 % les dépenses en engrais azotés, et l'exploitation des données satellites entraîne jusqu'à 23 % d'économies d'intrants. En outre, selon la FAO, notre planète compte 2,8 milliards d'hectares de surfaces cultivables inutilisées – la Russie et ses voisins, notamment, sont en passe de doubler leur production agricole. L'Afrique équatoriale présente également un potentiel de croissance important.
Un fort potentiel d'économies se cache également chez les commerçants de détail et les particuliers. Selon une étude de l'USDA, le ministère de l'agriculture américain, la moitié des denrées alimentaires finissent à la poubelle. Cela équivaut à 43 milliards de dollars, assure Nazir El-Bassam. Pour leur part, les foyers britanniques jettent chaque année 6,7 millions de tonnes d'aliments comestibles.
D'après Robert Johansson, économiste à l'USDA, la lutte contre le surpoids pourrait libérer 650 000 hectares de terres cultivables. En recherche médicale, le glutamate sert à induire l'obésité chez les animaux de laboratoire en augmentant leur appétit. Or, cette substance est aussi un exhausteur de goût courant en alimentation humaine et ses ventes mondiales ont été multipliées par six depuis 1976.
Cependant, prêcher la modération ne suffit pas. Il faudra quoi qu'il arrive aller chercher l'énergie là où elle est : dans la biomasse, dont nous n'exploitons actuellement que 0,4 % pour l'alimentation. À l'échelle planétaire, la photosynthèse produit annuellement 170 milliards de tonnes de matière vivante !
Mieux, nous pourrions faire d'une pierre deux coups. Si nous parvenons à développer les ceintures vertes autour des villes et à reconquérir les terres déforestées, nous lutterons en même temps contre le changement climatique.


