Champions de la traite robotisée
Du passage de la stabulation entravée à l'étable à logettes, il n'y avait en commun que le gobelettrayeur. François et René Carmel ont dû réapprendre à travailler. Ils avaient cependant un allié de taille pour y arriver, le robot de traite.
Mars 2009 | par Nancy Malenfant, Le Bulletin des agriculteurs

François et René Carmel ont le meilleur employé du monde. « Il est patient et travaillant, affirment les deux frères. Il ne crie pas et ne frappe pas les vaches. Il n'est pas syndiqué et ne compte pas ses heures. » Après sept années de loyaux services, ce fidèle employé a atteint le cap des 380 000 traites. Et ça continue.
La Ferme Carmel de l'Ange-Gardien a été la deuxième entreprise en Amérique du Nord où la compagnie DeLaval a installé un système de traite robotisé en octobre 2001. L'expérience aidant, les Carmel en sont venus à maîtriser sur le bout des doigts le moindre aspect du fonctionnement du système. Ils l'exploitent dans tout son potentiel.
Contrairement à ce qu'indique sa dénomination de robot de traite, celui-ci ne fait pas que traire les vaches. Il génère une multitude d'informations sur la production, l'alimentation et le comportement des animaux. Les deux producteurs laitiers utilisent ces informations pour poser des diagnostics et faciliter la gestion du troupeau.
Des rapports qui en disent long
Le matin, quand il met le pied dans l'étable, René Carmel se dirige directement à l'ordinateur où sont enregistrées les données du robot de traite. Sans même avoir fait une tournée de son troupeau de 60 vaches, il peut identifier des anomalies et arriver à mettre le doigt sur des pépins qui auraient pu survenir au cours de la nuit.
Par exemple, un temps de lavage trop court peut signifier qu'un des trois lavages quotidiens de l'équipement n'a pas été complété correctement. Un nombre élevé de vaches qui passent au robot sans se faire traire peut révéler un manque dans le système d'alimentation : les vaches repassent plus souvent, car elles ont faim. René Carmel décèle même l'influence de la météo sur le comportement des animaux par une diminution du pourcentage du temps du robot consacré à la traite. « Tout comme nous, les vaches préfèrent rester couchées quand il pleut dehors », dit-il.
Les rapports sont en constante évolution et les données disponibles mises en comparaison avec celles des dernières 24 heures et la moyenne des sept jours précédents. Si René Carmel observe un nombre de traites inférieur à un certain moment de la journée, il vérifie quelles vaches ont été traites pendant cette période, lesquelles ont passé plus de temps au robot et pour quelle raison. Par exemple, un temps de traite excédant la normale pour une vache aurait pu découler d'une difficulté à accrocher les gobelets.
On regarde aussi le taux de consommation des concentrés par 24 heures. Quand il descend en bas de 95 %, on surveille les vaches qui le font baisser. En bas de 90 %, il s'agit généralement d'un problème majeur, le blocage d'une vis par exemple. On pourra aussi cibler les vaches qui ne répondent pas à leur prévision de production laitière et trouver la source du problème pour intervenir rapidement en prévention.
Toutes ces données se révèlent une véritable mine d'information pour qui sait les analyser. François Carmel en extrait d'ailleurs des chiffres significatifs qu'il cumule dans un document Excel pour en tirer ses propres conclusions. « Je peux faire les rapprochements entre les variations de la production et certains événements dans l'année, comme un changement d'ensilage ou une période de chaleur », illustre-t-il.
La seule information qu'il est impossible d'obtenir par le robot est le comptage de cellules somatiques. Pour ce faire, l'entreprise a recours au service de contrôle laitier. Les éleveurs maîtrisent si bien le programme qu'ils en ont modifié eux-mêmes certains paramètres, dont le signal de fin de traite. « On ne siphonne pas la vache et ça augmente le nombre de passages au robot, dit René Carmel.
Comme il reste toujours un peu de lait dans le pis, il y a plus de pression et les vaches se vident plus vite. » Avec une durée moyenne de la traite pour chaque vache qui oscille entre 6,3 et 6,5 minutes, il estime qu'ils se situent jusqu'à une minute en dessous de ce qu'on observe normalement chez d'autres entreprises laitières dotées de robots.
L'alimentation au coeur du système
François Carmel n'hésite pas à attribuer le succès avec la traite robotisée à leur système d'alimentation. « L'alimentation, c'est la clé, soutient-il. C'est comme pour une voiture. Il faut mettre de l'essence dedans pour qu'elle commence à avancer. »
Tout d'abord, le principe de fonctionnement repose sur un circuit fermé. La vache au repos qui veut manger doit absolument passer par le robot pour atteindre l'aire d'alimentation. Pour stimuler le roulement, un système de convoyeur-nourrisseur distribue la ration toutes les deux heures. « Le bruit réveille la vache et l'odeur l'incite à se rendre à la mangeoire », explique René Carmel.
Pour arriver à alimenter toute la journée et la nuit durant, on constitue une réserve avec le mélangeur. « C'est une ration partiellement mélangée (RPM), dit François Carmel, puisqu'elle est complétée avec la moulée au robot. » La RPM contient de l'ensilage d'herbe, de l'ensilage de maïs, des céréales (maïs et orge), du soya et du foin sec.
Au robot, chaque vache reçoit un mélange de maïs, soya et concentrés commerciaux dont la composition est corrigée d'après l'analyse des fourrages. Les éleveurs soutiennent que l'appétence de la moulée distribuée au robot contribue à assurer un bon roulement. « Il nous est déjà arrivé de réaliser que la meunerie ne nous avait pas livré le bon concentré juste en regardant les données du robot », raconte François.
Celui-ci ajuste lui-même toutes les deux semaines la quantité de moulée de chacune des vaches selon ses besoins et son stade de lactation. Les plus performantes ne recevront jamais plus de 5 kg de moulée par jour. « Le robot est une station de traite et non une station d'alimentation », défend le producteur. On doit éviter tout ce qui provoque de l'engorgement et de l'attente au robot selon René Carmel. « Plus la vache attend longtemps pour se faire traire, plus son pis est plein, plus la traite est longue, dit-il. C'est un cercle vicieux qui s'installe. »
Les deux frères mentionnent d'ailleurs que si c'était à refaire, ils ajouteraient une barrière de présélection avant le robot. Ainsi, les vaches n'ayant pas à se faire traire seraient directement réorientées vers l'aire d'alimentation pour réduire le trafic.
Encadré: Pas de hausse de la réforme
Contrairement aux histoires d'horreur parfois entendues concernant le taux de réforme associé à la conversion au robot de traite, la Ferme Carmel n'a pas eu à réformer davantage d'animaux.
Étonnamment, l'aspect le plus problématique auquel ont été confrontés les producteurs est le plancher de lattes. « Pour les vaches, c'était comme un grand trou noir », se rappelle François Carmel. Or, tout est rentré dans l'ordre après quelques jours.
Il a aussi fallu que les vaches apprennent à reculer pour sortir de la logette. Un geste nullement naturel pour elles qui avaient toujours vécu en stabulation entravée. « Pendant quatre semaines, on s'est acharnés à pousser les vaches qui ne passaient pas au robot toutes les 12 heures, poursuit François Carmel. Jusqu'à ce que René se blesse et ne puisse plus travailler. Les vaches qui s'étaient habituées à ce qu'on aille les chercher pour se faire traire se sont rendu compte qu'elles devaient y aller elles-mêmes si elles avaient faim. »
La moyenne du troupeau ayant chuté suite au passage à la traite robotisée, les producteurs ont quand même gardé tous leurs animaux pendant sept mois. Les vêlages subséquents générant une remontée de la production, ils ont pu commencer à éliminer les vaches aux trayons croisés et les sujets dominés qui n'arrivaient pas à prendre leur place au robot.


